La sempiternelle repentance
Par Aymeric DUROX, Jeune Radical 31
Au lendemain du bicentenaire d’Austerlitz, une des plus fameuse bataille de l’Histoire tant par ses conséquences que par sa stratégie, modèle du genre encore enseigné aujourd’hui dans toutes les écoles militaires, force est de constater que cet anniversaire est passé totalement inaperçu, du moins en France. Car sur le plateau d’Austerlitz, renommé aujourd’hui Slavkov, à 8 km de Brno et 200 km de Prague, des milliers d’admirateurs de l’épopée napoléonienne ont revêtu l’uniforme et célébré comme il se doit la bataille des trois Empereurs. Un peu partout en Europe, la presse s’est fait l’écho de ces commémorations. En France, néanmoins, rien ou presque. La seule cérémonie officielle en l’honneur de notre plus célèbre victoire a eu lieu vendredi 2 décembre, au soir, place Vendôme à Paris. Mais ni le chef de l’Etat, ni le premier ministre n’y ont assisté, ce dernier étant pourtant un brillant napoléonologue. Chacun avait de bonnes excuses. La situation contraste d’autant plus avec la célébration du bicentenaire Trafalgar, cuisante défaite française, organisée par la Grande-Bretagne le 21 octobre et où la France avait envoyé le fleuron de sa flotte, le porte-avions Charles De Gaulle...
On connaît la raison de ce silence embarrassé de nos hommes politiques, le climat n’est pas propice aux célébrations nationales. Après la polémique sur la question de l’apport de la colonisation, est surgit celle sur l’esclavage. Un collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais et plusieurs associations de Français d’outre-mer ont appelé à manifester contre toutes formes de commémorations organisées par les pouvoirs publics. Ces protestataires estiment en effet qu’on ne peut célébrer cette bataille, et par là honorer la mémoire d’un homme qui a rétabli l’esclavage dans les colonies françaises. Car c’est bien Napoléon qui est au cœur de toutes les critiques, comparé par certains à « Hitler », coupable de « l’extermination industrielle d’un peuple », et « d’une législation raciale qui annonce les lois de Nuremberg ».
Amalgames et anachronismes
Certes Napoléon est bien l’homme, qui en 1802 a rétabli l’esclavage dans les colonies françaises, aboli auparavant le 4 février 1794 par l’Assemblée Constituante. Est-il nécessaire de rappeler l’horreur de cette pratique, récemment décrété « crime contre l’humanité » par l’Assemblée nationale ? L’esclavage est une entité suffisamment haïssable pour qu’une fois proférées les premières et normales réprobations, elle en vienne à se condamner elle-même par la simple éloquence de ses crimes. Mais on assiste aujourd’hui, en Europe et particulièrement en France, à une mise en scène du pardon national qui en devient lassante et honteuse. Après le mea culpa exigé par le président Abdelaziz Bouteflika pour la guerre d’Algérie (en occultant au passage toutes les erreurs et les exactions commises par les combattants algériens), le débat sur la France impérialiste et vile colonialiste, voilà que notre pays se voit interdire tout droit de mémoire d’une de nos plus grandes batailles. Ce n’est que trop réduire l’esclavage que de le rattacher à la mémoire d’un homme, et c’en est une vision beaucoup trop simpliste. L’écueil à éviter en histoire est de juger les événements d’antan avec les critères et les obsessions d’aujourd’hui. Cela s’appelle de l’anachronisme et c’est de ce mal dont sont atteint ces défenseurs de la cause des esclaves. Si l’on replace les faits dans leur contexte, Napoléon a rétabli l’esclavage dans une situation de guerre contre l’Angleterre et de rébellion de des colonies. Subissant le lobbying actif de sa femme et d’un groupe de pression ayant des intérêts économiques dans les îles, n’étant pas lui-même partisan d’une République noire, il réinstaure le Code noir sans états d’âme, mais sans conviction. En ces temps troublés pour qui se réclame patriote, nul ne rappelle que l’homme tant décrié a aboli l’esclavage durant les 100 jours. Il s’agit pourtant bien du même monstre. Comme personne ne s’offusque que les rois l’aient rétabli et qu’il ne disparût totalement qu’en 1848. Doit-on jeter deux siècles d’histoire nationale parce qu’un homme a été, comme tant d’autres, esclavagiste pendant la plus grande partie de son règne? Traitera t-on bientôt César de plus grand criminel de tout les temps pour avoir sacrifié des esclaves dans ses arènes ? Et ne peut-on pas admirer Napoléon en dépit de ses fautes, car à bien peser l’ombre et la lumière, il me semble que la balance penche sensiblement vers cette dernière.
Dangereuses perspectives
Deux choses me gênent dans cette question de l’esclavage et de façon plus large, de repentance généralisée et systématique. La première est gênante du point de vue de la rigueur intellectuelle. Les tenants de cette chasse aux esclavagistes ont un peu trop tendance à concevoir comme seul crime de l’humanité, celui qui met en accusation les Européens. Et à oublier que les Arabes ont été les premiers esclavagistes de l’ère moderne et que les Noirs étaient vendus en Afrique par d’autres Noirs. « L’homme est un loup pour l’homme » a dit Hobbes. La traite des esclaves n’est pas une question de couleurs de peau, contrairement à ce que laisse entendre la bien-pensance. N’oublions pas que c’est en Europe, et singulièrement en France, que sont nés et ont d’abord prospéré les idéaux (démocratie, liberté, égalité entre les hommes, principe des nationalités, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes) qui ont permis de remettre en cause la colonisation et l’esclavage et qui y ont mis un terme. Comme de rappeler que l’épopée napoléonienne a permis à ces idées de s’étendre à l’Europe de l’Ancien Régime. Or s’il l’on défriche le discours de ces multiples associations qui ont fleuri ces derniers temps, ces considérations sont occultées et certaines tiennent un discours teinté de communautarisme dangereux pour la République. Il faut condamner l’esclavage, mais pour cela avoir une posture digne et honnête.
Le second point est plus grave. On demande aujourd’hui à la France de s’excuser de tout et sur tout. Quitte à abandonner tout honneur, tout amour propre. La France ne sait pas gérer ses minorités, comme l’a démontré les émeutes de novembre. Demain nos livres d’histoire relateront les exactions de Napoléon le sanguinaire, précurseur d’Hitler, les crimes de la colonisation et ses abjectes conséquences comme la guerre d’Algérie. Peut-être sous la pression de certains, comme on peut le constater aujourd’hui dans nos banlieues, devra t-on occulter selon le cas les cathédrales, la Shoah, les croisades ou les thèses de Darwin ? A renier notre passé, notre culture, à vouloir apaiser la haine en disant que la France est haïssable et en inscrivant ce dégoût de soi dans l’enseignement et dans les mœurs, on se dirige indéniablement vers le pire. Comment répondre au défi de l’intégration et de la reconnaissance de tous, car c’est bien de cela ce dont il s’agit, si l’on décrète que le modèle auquel on doit se conformer est détestable ? Il faut méditer ces quelques lignes de Camus : « Il est bon qu’une nation soit assez forte de tradition et d’honneur pour trouver le courage de dénoncer ses propres erreurs. Mais elle ne doit pas oublier les raisons qu’elle peut avoir de s’estimer elle-même. Il est dangereux en tout cas de lui demander de s’avouer seule coupable et de la vouer à une pénitence perpétuelle. »
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