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Vendredi 7 avril 2006
Un très bon éditorial, des mots simples, justes ...chacun s'y retrouve


l'Express
Je ne sais pas...

par Denis Jeambar

Il n'est sans doute pas de meilleurs observateurs de la société que les saltimbanques. Pour provoquer nos rires, ils nous percent à jour et dévoilent nos travers, nos tares, nos ridicules. Ainsi, interrogé par Dominique Souchier, sur Europe 1, dimanche 26 mars, Gad Elmaleh, avec une simplicité lumineuse, a résumé, d'une phrase, un mal français aussi profond que destructeur: «Personne, aujourd'hui, n'ose dire: je ne sais pas.» De fait, la France est un immense café du Commerce dans lequel tout le monde, y compris l'auteur de ces lignes, se sent obligé de parler haut et fort au comptoir et d'avoir un point de vue définitif en tout et sur tout. Une sorte d'idéologie de la compétence nous a envahis et nous transforme, les uns et les autres, en experts péremptoires.

Je ne sais pas si ce constat peut tout expliquer, mais l'impossible dialogue que révèle la crise du CPE pourrait bien en être la conséquence. Là encore, la parole du comédien emporte tout! Il fallait entendre Fabrice Luchini lancer, à la fin de Vivement dimanche, sur France 2, le 26 mars: «Mais qui va enfin nous rassembler?»

Je ne sais pas si le CPE est un remède miracle pour l'emploi, mais les certitudes du Premier ministre l'ont conduit à confondre volontarisme politique et arrogance. Ne faut-il pas agir avec plus d'habileté dans le pays le plus rétif du monde au système de la libre entreprise et à l'économie de marché (1)? Seule nation à rejeter le capitalisme, la France, de toute évidence, nécessite un traitement attentif et lourd pour éviter de se retrouver dans un isolement suicidaire.

Je ne sais pas si les auteurs classiques sont devenus classiques parce que leurs propos traversent les époques, mais leur lecture peut être utile quand les temps deviennent difficiles. Ainsi William Shakespeare lorsqu'il écrit, dans Mesure pour mesure: «Ne faisons pas de la loi un épouvantail qui, dressé pour faire peur aux oiseaux de proie, finit, gardant toujours la même forme, par être leur perchoir, et non plus leur terreur.»

Je ne sais pas s'il faut, selon la stratégie mitterrandienne, qu'une crise aille jusqu'à son paroxysme pour trouver les voies du dénouement, mais le temps perdu a probablement, à présent, un coût plus élevé qu'autrefois: dans un monde ouvert, où la compétition est rude, où chaque seconde compte, combien d'emplois la France a-t-elle gâchés depuis deux mois?

Je ne sais pas si les syndicats ont raison de poser comme préalable à toute négociation le retrait pur et simple de la loi instituant le CPE, mais force est de constater que cette attitude est un déni de démocratie représentative.

Je ne sais pas si le CPE est une source nouvelle de précarité ou un bon levier pour créer des emplois, mais la révolte des jeunes est fondée sur des croyances qui relèvent plus de la passion que de la raison.

Je ne sais pas si Paul Nizan avait raison, mais peut-être devrait-on songer plus souvent ces temps-ci à sa célèbre phrase: «J'avais 20 ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie» (2).

Je ne sais pas ce qui anime ces casseurs qui défigurent l'image du pays, mais ce que nous avons baptisé benoîtement des «incivilités» ressemble furieusement à de la violence, aggrave le sentiment d'insécurité et encourage, selon la formule du philosophe Yves Michaud, un «chacun chez soi» autodestructeur (3).

Je ne sais pas ce qui sortira de ce maelström, mais le gouvernant n'est point glorieux quand il donne à tous ces opposants les coudées franches et le peuple est peu vaillant quand il craint le mol aiguillon d'une réformette.

Je ne sais pas qui tirera les marrons de ce feu du CPE en 2007, mais le climat de défiance des Français à l'encontre de leurs élites se charge d'orages futurs. Que 79% des Français se disent mal représentés par les syndicats, que 72% ne se reconnaissent pas dans un leader politique ni 70% dans un parti laisse mal augurer des prochaines échéances électorales (4). Un drapeau noir flotte sur les urnes, et les électeurs ne seraient-ils pas en train de nous préparer, en pire, le coup de 2002?

Je ne sais pas si tous ceux, à droite comme à gauche, qui connaissent les faiblesses et les handicaps de notre pays osent tenir un langage de vérité.

Je ne sais pas, surtout, où va la France, mais elle devrait savoir qu'autour d'elle on la raille comme un âne dont l'échine ploie sous le fardeau du temps.

Cette idée, en revanche, je sais que je ne l'aime pas.
Par Jeunes Radicaux - Publié dans : jeunesradicaux31
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